AH  LES  VACHES  !

 

 

         Le « plancher des vaches » est bien connu ainsi que l’expression proverbiale « avoir l’air d’une vache qui regarde passer un train ». L’aéronautique s’est également référée à ce quadrupède pour désigner un atterrissage forcé en rase campagne : « aller aux vaches », qui doivent être plutôt surprises de voir passer un train … Messier !

 

         Dans la courte période de jeunesse où j’ai eu le bonheur de pratiquer le pilotage, j’ai eu l’occasion d’aller trois fois « aux vaches », atterrissages qui fort heureusement se sont tous terminés sans casse.

 

         Mon premier atterrissage forcé eu lieu à proximité du terrain de Guyancourt sur un Piper-Cub, dont le carburateur manifestait par temps froid une tendance marquée au givrage. Cet avion comportait une tirette qu’il fallait actionner systématiquement avant de réduire les gaz. J’étais bien conscient de ce problème car au cours d’un vol précédent, particulièrement givrant, j’avais du dégivrer pendant tout le vol. Des ralentissements du moteur, sans que je touche à la manette des gaz, m’avaient même donné quelques sueurs froides.

         Pas de panique, un œil sur le badin (compteur de vitesse) pour éviter le décrochage et l’autre pour évaluer où allait se terminer mon vol plané et éviter les obstacles. Une ligne électrique dans mon champ de vision. J’étais encore assez haut pour l’éviter. Finalement j’allais arriver dans une prairie contiguë au terrain d’atterrissage, où paissait un troupeau bien placide… de vaches. Le sol s’approchait mais aussi la clôture de la prairie que je me voyais déjà percuter en fin de course.

         Une petite secousse au toucher du sol et l’avion s’arrêta très court, bien avant la clôture ! Pas de casse, tout semblait normal, le trafic aérien continuait au dessus de ma tête ; il me fallait signaler ma présence. En 1955, il n’y avait pas de téléphones portables, mais la solidarité entre pilotes n’était pas un vain mot. Un hélicoptère militaire qui entraînait des élèves pilotes vint se poser à côté de l’avion et après constatation que tout était normal alla prévenir l’aéroclub, situé à moins de 2 kilomètres à vol d’oiseau.

         Un quart d’heure après arrivait mon moniteur, Louka, avec deux camarades, apprentis pilotes comme moi. Louka était un vétéran de l’aéronautique, haut en couleur, ancien pilote de chasse du tsar. Après avoir constaté que le givre finissait de fondre, on fit tourner l’hélice à la main et le moteur ne demandant qu’à repartir, Louka décolla de la prairie pour se poser de l’autre côté de la clôture. C’est en repartant que nous avons découvert que la prairie était partagée en deux par une clôture électrique dont le fil était cassé. Je n’avais absolument pas vu cet obstacle mais le hasard qui l’avait placé sur ma trajectoire avait permis de réaliser un freinage d’appontage, qui avait assuré la sécurité de l’avion et de son pilote, qui fonçaient droit sur la clôture.

 

         Mes deux autres atterrissages en rase campagne eurent lieu en planeur, dans l’épreuve des cinquante kilomètres, épreuves qui furent ratées. Pour la première, en Provence, le début du parcours se déroula sans problème, mais la météo se gâta et dans l’impossibilité de reprendre de l’altitude, il a fallu choisir un site pour se poser. J’étais au-dessus de reliefs, bordés par un ravin profond, et j’avais surestimé mon altitude au dessus du sol. Le seul replat accessible était coupé en son milieu par une ligne électrique (basse tension). Donc sans hésitation, passage au-dessus de la ligne électrique, à une hauteur correcte, puis virage de 180° pour venir toucher le sol sous la ligne électrique. Et comme le replat était très court, avant de glisser dans la pente, « cheval de bois » (180° à plat sur le sol). Quand le mécanicien est venu récupérer le planeur, il m’a dit : « Je n’avais encore jamais vu des traces de patin devant le nez d’un planeur ! ».

 

         Ce même jour un camarade échoua, comme moi dans cette épreuve. Et je l’évoque car lors de mon troisième atterrissage forcé, le même jour que moi, il a réussi son parcours de 50 km. C’était en région parisienne, où nous avions peu pratiqué le vol à voile. Muni d’une carte, en bon géomètre, mais ignorant des conditions aérologiques, j’ai choisi un parcours en ligne droite. Et en arrivant devant une grande forêt je me suis retrouvé en dehors des zones d’ascendance. Je n’avais plus qu’à choisir une grande prairie pour atterrir, ce qui est incomparablement plus facile qu’en Provence, où en langage de vélivoles, la région était « mal pavée ».

 

 

Jean GAUMET

 

 

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