LE SAMOVAR MERVEILLEUX

 

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CONTE ORIENTAL

 

 

Il était une fois, dans un lointain Califat d'Orient, une grande cité où vivait une population bigarrée.

 

Petit peuple laborieux, commerçants entreprenants, artisans habiles et voyageurs venus d'ailleurs, tous étaient attirés par la beauté de la ville aux cent coupoles, qui, la nuit tombée, scintillaient sous la lumière des étoiles.

 

Ils venaient aussi y faire de bonnes affaires, au Grand Bazar, où l'on trouvait tous les produits de la Terre, que de nombreuses caravanes apportaient des quatre coins de l'horizon : soies de Chine, épices de Ceylan, merveilleux tapis de Perse, vases de Crète et bien d'autres marchandises, qui s'étalaient en abondance devant les échoppes.

 

A l'entrée de la ville, près de la Porte des Etrusques, s'étendait le quartier des artisans. Là, travaillait un forgeron‑chaudronnier, dont l'atelier résonnait tous les matins des coups qu'il portait sur son enclume, alors qu'il transformait les flancs de cuivre rouge en vases harmonieux ou en plateaux au rebord festonné.

 

L'après‑midi régnait le silence car c'était l'heure de la sieste rituelle, au moment le plus chaud de la journée.

 

Notre chaudronnier avait la main sûre et un bon   goût certain : ses créations étaient appréciées   et sa réputation avait rapidement        grandi dans la ville et s'était répandue dans tout le Califat.

 

C'était un homme dont la curiosité était toujours en éveil, doué d'une grande imagination.

 

I1 était bon vivant et essayait toujours de joindre l'agréable à l'utile, ce qui l'amena à perfectionner certains ustensiles d'usage courant ou à en inventer de nouveaux : il fut le premier à incorporer un briquet sur sa lampe à huile, ce qui lui permettait, le soir, de l'allumer plus facilement. Cette lampe eut un grand succès auprès de sa clientèle et elle marqua le début de sa prospérité et de sa renommée.

 

I1 fit agrandir et embellir sa maison : au‑dessus de son atelier, il aménagea un salon tranquille et confortable. Le sol était recouvert de tapis de haute laine de Tabriz, moelleux à souhait, ainsi que de nombreux coussins et poufs, sur lesquels il faisait bon faire la sieste.

 

Avant celle‑ci, notre homme aimait savourer une tasse de moka, bien fort et bien fumant.

 

Le salon donnait sur une terrasse, isolé partiellement des regards extérieurs par un moucharabieh en bois de cèdre ouvragé. En  entre-baillant convenablement la porte du salon, on pouvait  créer avec l'ouverture de 1a terrasse un courant d'air bienfaisant qui rendait la sieste encore plus agréable.

 

Ce courant d'air apportait un délicat parfum de roses. En effet, notre chaudronnier aimait les roses pour 1a douceur de leurs pétales, leur odeur enivrante et la délicatesse de leurs formes.

 

I1 en avait donc planté dans deux grands bacs en terre cuite, qu'il avait installés sur la terrasse. Chaque soir, il les arrosait avec amour coupant les tiges mortes par-ci, enlevant les fleurs fanées par-là.

 

Grâce à la qualité de son travail, ses affaires prospéraient toujours plus : maintenant, les objets qu'il fabriquait étaient réclamés par les marchands des villes voisines.

 

I1 fallait donc les livrer­.

 

Au début, notre homme partait avec les caravanes, suivant le pas lent des chameaux. Mais voilà, ce pas était vraiment trop lent ! Le temps ainsi passé sur les pistes brûlantes était presque aussi long que celui qu'il consacrait à son travail, dans l'atelier, et cela nuisait à son négoce.

 

Il se dit qu'il serait préférable et plus rapide de remplacer, pour ses livraisons, le chameau par le tapis-volant.

 

En ces temps merveilleux, de nombreux magiciens exerçaient leurs talents dans le pays. Moyennant quelques pièces d'argent, ils proposaient les bienfaits de leurs créations : cordes magiques, lampes à génie, babouches à sortilèges et, bien sûr, tapis‑volants !

 

Ainsi, lors d'un passage dans la ville de Mer'Iniak, où il devait livrer une cargaison de lampes à briquet, notre artisan acheta chez  Tal Isman, le magicien spécialiste le plus réputé de l'endroit pour les tapis volants, un modèle Karpet Kargo bien adapté à son problème. Au bout d'une demi‑heure de négociations, il l'emporta pour douze mille deux cent trente sept maravedis, ce qui était un bon prix.

 

Maintenant il pourrait livrer plus vite !

 

Tout semblait aller pour le mieux pour notre héros.

Pas tout à fait !

 

Notre chaudronnier était un perfectionniste, comme l'était son ancêtre le plus fameux, le grand Magicien Gnome, dont les tours étaient encore dans toutes les mémoires.

 

Pour qu'il soit pleinement heureux, il fallait, en toutes choses, que sa satisfaction soit totale.

 

Or, trois détails gâtaient son plaisir :

-          avant la sieste, il trouvait son moka trop fade,

-          pour arroser ses roses, il lui fallait aller  puiser 1'eau au chadouf, et cela était fatigant.

-          enfin, même s'il allait plus vite qu'avec les chameaux pour ses livraisons, il trouvait son tapis–volant encore trop lent.

 

Il décida d'affronter ce triple problème ! D'abord le moka !

 

Il descendit donc dans son atelier et se mit à fouiller dans son bric‑à‑brac. Un objet attira soudain son regard ; c'était un samovar qu'il avait troqué, il y avait peu de temps, contre deux lampes à briquet, à un caravanier Circasien de passage.

I1 se mit à l'ouvrage : scie, pinces, marteau et limes entrèrent dans la danse pour modifier l'objet à son idée : il adapta une lampe à briquet sous le récipient pour chauffer l'eau comme il le désirait.

 

Au‑dessus, il installa un entonnoir renversé, fermé par un tamis et terminé par une tubulure, soigneusement courbée, dont l'orifice de sortie était placé juste au‑dessus de la tasse.

 

Pour plus de commodité, il fixa solidement l'engin modifié sur la table basse du salon, à laquelle il ajouta quatre roulettes sous les pieds, pour la déplacer plus facilement.

 

Maintenant, il fallait essayer l'efficacité du système.

I1 remplit le récipient d'eau, ajouta le café sur le tamis de l'entonnoir, ferma le tout, puis alluma la lampe.

 

Au bout d'un instant, l'eau se mit à chanter, puis à bouillir. Lentement, la vapeur infusa à travers le café et bientôt les premières gouttes de moka tombèrent l'une après l'autre, dans la tasse. Puis le débit s'accéléra progressivement et, au bout de trois minutes, la tasse était remplie. L'instant de vérité était arrivé : notre chaudronnier porta la tasse à ses lèvres et goûta : c'était parfait.

I1 avait réglé le premier point.

 

Dans son extrême satisfaction, il donna à son samovar modifié, et merveilleux, le nom de "Perr'Kohl-Ateur", ce qui, en swahidou, la langue du pays, signifiait "qui fait le bon petit noir".

 

Il fallait maintenant résoudre le problème de l'eau.

 

S'il pouvait remplir son outre près de sa demeure, ce serait mieux que d'aller jusqu'au chadouf, qui était situé à cinq minutes de marche.

L'idéal serait d'avoir un puits dans son jardin.

 

Le lendemain, dès l'aube, armé d'une pioche et d'une pelle, il commençait à creuser. C'était bien fatigant et le résultat n'était pas fameux ; au bout de deux heures, il avait fait un trou profond de trois coudées : point d'eau !

 

Il ne se découragea pas  et se remit à piocher avec ardeur.

Sur un coup plus vigoureux il entendit soudain une sorte de gargouillis venant du fond du trou ; un instant plus tard, un liquide brunâtre jaillit, remplissant rapidement la cavité.

 

Victoire ! I1 avait trouvé 1'eau ! Elle n'était pas très claire et sentait un peu fort ; il pensa que cela était dû à la boue qui s'était formée.

 

Tout heureux, il remplit aussitôt une cruche et alla arroser ses roses. Mais, que se passa t il ?

Un moment plus tard, il constata que les plus jeunes fleurs se flétrissaient et commençaient à pendre sur leurs tiges.

I1 soupçonna immédiatement une action néfaste de l'arrosage.

I1 trempa son doigt dans le liquide et le porta à ses lèvres ; ça n'était vraiment pas bon et ça n'avait pas le goût de l'eau, même boueuse.

Ça n'était donc pas de l'eau ; il appela ce liquide "kerr rozenn", ce qui signifiait "qui tue les roses".

 

Curieux de nature, il voulu savoir ce que c'était et eut l’idée de distiller le liquide brun. Il en versa une tasse dans le "Perr'Kohl‑Ateur" et alluma la lampe. I1 plaça un bol pour recueillir le distillat, et attendit.

 

Au bout d'un instant, la vapeur commença à sortir de la tubulure, de plus en plus fort, formant une sorte de petit nuage à l'odeur âcre.

 

La pression se fit plus forte et, brutalement, la vapeur ayant atteint la flamme de la lampe, il se produisit une explosion alors qu'une langue de feu jaillit en sifflant de la tubulure.

 

Sous l'effet de ce jet brûlant, la table à roulettes, sur laquelle le "Perr'Kohl‑Ateur" était fixé, se mit en mouvement, prenant progressivement de la vitesse et renversant tout ce qui était devant. Notre homme se précipita, rattrapa la table et éteignit vivement la flamme avec le bas de sa djellabah.

 

Il s'assit sur un pouf, contemplant le désastre ! I1 n'avait pas trouvé d'eau et ses roses étaient fanées.

 

Tout de même ; ce qu'il venait de voir le rendit pensif. Son esprit ingénieux l'amena rapidement à l'idée que si son "Perr'Kohl‑Ateur" à "kerr rozen" arrivait à propulser sa table à roulettes, il pourrait peut‑être donner plus de vélocité à son tapis volant.

 

Il fallait vérifier sur-le-champ : il démonta donc le "Perr'Kohl‑Ateur" de la table et le fixa à l'arrière du tapis, qui était garé sur la terrasse.

 

Puis, il fit le plein, s'installa et battit le briquet, provoquant l'allumage. Quelques instants plus tard, la flamme s'échappant de la tubulure augmenta progressivement sa pression. et le tapis s'envola au‑dessus des coupoles de la cité.

 

Le résultat était inespéré : le tapis volant était au moins trois  fois plus rapide qu'avant !

 

Notre chaudronnier décida de poursuivre son vol d'essais jusqu'à Mer'Iniak, où Tal Isman le vit arriver à grande vitesse, dans un sifflement et une traînée de fumée.

 

L'artisan‑pilote ayant atterri devant son échoppe, le négociant pu examiner de plus près cet étrange attelage. Son inventeur l'invita à monter à bord pour un vol de démonstration ; ce fut un succès complet.

Tal Isman, qui avait le sens des affaires, commanda sur l'heure une dizaine de "Perr'Kohl‑Ateur" à "kerr rozenn" pour en équiper ses tapis.

 

Très vite, les habitants les plus riches du Califat voulurent posséder ces nouveaux modèles et les ventes s'envolèrent, ce qui, en la circonstance, était tout naturel.

 

La Fabrique Califale de Tapis Volants de Bl'Aaniak, la ville rivale de Mer'Iniak, passa une grosse commande pour soutenir la concurrence.

 

Notre forgeron‑chaudronnier était devenu célèbre et fortuné il engagea de nombreux serviteurs dont un cafetier, un porteur d'eau et un jardinier.

 

Ayant résolu ses problèmes, il était heureux. I1 décida alors de prendre femme, ce qui lui donna rapidement l'occasion d'avoir à résoudre de nouveaux problèmes !

Sa femme lui donna plusieurs fils.

 

Le commerce des tapis à "Perr'Kohl‑Ateur à kerr rozenn" devint de plus en plus florissant.

 

Par esprit pratique, les marchands, qui trouvaient le nom de l'engin trop long à prononcer, le baptisèrent du nom de son génial inventeur : celui‑ci s'appelait Atar ben Snek'Maa, descendant du Magicien Gnome et il vivait dans la belle cité de Kell Ermaan.

 

L'histoire du samovar merveilleux fut le début de la prodigieuse aventure des tapis volants propulsés par Atar, qu'on appela plus simplement les "Atars Volants".

 

Des années plus tard, les fils de notre héros poursuivirent l’œuvre de leur père et perfectionnèrent sans relâche son invention. En particulier, le fils aîné nommé Séhef Ehm, aussi intelligent que son père, mit au point un modèle encore plus prodigieux.

Mais ceci est une autre histoire...

 

P. DAL SOGLIO

NOTA :

Toutes ressemblances avec des événements passés, ou avec des noms existants, ou avec des entreprises artisanales exerçant encore leur activité, ne seraient que pure coïncidence, voulues délibérément par le Conteur.