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Le 7 février prochain, au salon Rétromobile de la porte de Versailles, la
maison Bonhams mettra la « Black Bess » aux enchères, pour 1.300.000€.
La "Black Bess"? Il s’agit en
fait d’une des sept Bugatti 5 litres "type
18" fabriquées à Molsheim en 1913, et celle-ci, dont le châssis
porte le n° 474, est celle-là même qui a été livrée à Roland Garros le
18 septembre 1913, cinq jours avant son entrée dans l’histoire par la
première traversée aérienne de la Méditerranée, reliant l’Europe à
l’Afrique de Fréjus à Bizerte.
Il l’avait fait carrosser par le célèbre Labourdette et l’a longtemps
utilisée après ce vol transméditerranéen, lors des nombreuses épreuves
aéronautiques auxquelles il participait, que ce soit le rallye de Monaco
qu’il a remporté en avril 1914, le 3ème meeting de Vienne, la course
Paris-Londres, ou lors de sa visite des usines allemandes en compagnie
de son ami allemand Hellmuth Hirth, puis à l’escadrille MS23, à celle du
Camp Retranché de Paris ou à la MS26 devenue à la fin
de la guerre la célèbre SPA26, dont l’insigne, la Cigogne aux ailes
allongées à la Saint-Galmier, également dite de Garros, survit encore
dans l’Armée de l’Air..
Pendant ses trois longues années de captivité en Allemagne, il l’avait
confiée aux soins de son grand ami Edmond Audemars, avant de la
retrouver après son époustouflante et spectaculaire évasion de
l’Oflag de Magdeburg en février 1918.
Après sa mort glorieuse à Saint-Morel, le 5 octobre de la même année, la
famille a préféré se séparer de cette voiture, mais si le premier
propriétaire, Louis Coatalen, était bien français, les sept autres
étaient tous anglais pure souche, si bien que nos amis d’outre Manche
ont longtemps pu croire que cette voiture était tout simplement
britannique.
Or le nom de "Black Bess" (il
s’agit de celui du cheval du célèbre bandit de grand chemin Dick Turpin)
lui a été donné par l’une de ses nombreux propriétaires, un peu par
hasard semble-t-il. Alors que c’est
Ettore Bugatti lui-même qui a baptisé son type-18 "type
Roland-Garros". C’est donc la seule voiture pouvant, moralement
sinon légalement, porter le nom de "Roland-Garros".
L’amitié entre Roland Garros, ce citoyen du monde avant l’heure,
initiateur entre autres de l’aviation militaire brésilienne, l’inventeur
aussi de l’avion de chasse monoplace, ce rugbyman portant fièrement les
couleurs du Stade Français, et Ettore Bugatti, génial concepteur et
constructeur d’automobiles que son ami considérait comme "l’artiste
incomparable qui seul sait donner une âme à de l’acier", cette
amitié était d’une qualité rare.
Ainsi, début 1915, lorsque, avant l’entrée en guerre de l’Italie encore
puissance neutre, Ettore qui avait fui Molsheim pour chercher refuge en
France s’était trouvé avec sa famille dans une situation financière
désastreuse, son ami Roland lui avait fait parvenir une lettre de crédit
lui cédant toute sa fortune, prétextant que lui étant célibataire et
susceptible de disparaître au front un jour ou l’autre, il n’en avait
que faire... Ettore se garda bien de toucher à cette aide si
généreusement offerte, mais il n’a pas manqué de baptiser son fils
cadet, né après la guerre et la mort de Garros, du prénom de
"Roland".
C’est dire le poids affectif de cette voiture qui constitue assurément
un élément important du patrimoine français. Il serait en effet
regrettable que cette belle vieille dame ne retrouve pas ses origines,
après son si long séjour hors de chez elle.
Pourquoi donc, dans le cadre d’une dation, ne pas espérer la création
d’un syndicat français réunissant les plus importants amoureux des
vieilles automobiles respectueux du devoir de mémoire, qu’ils
appartiennent au monde de la finance (et ils sont nombreux), à celui de
l’art et du spectacle, à l’univers du sport (la Fédération des
Internationaux du Sport Français a élu Roland Garros "Gloire
du Sport 1995"), les Réunionnais soucieux de la renommée de leur
petit pays, que tous ces gens permettent à la "Roland-Garros"
de retrouver le pays de sa jeunesse.
Déjà en 2008, un « groupe de travail/Roland Garros-HEC/SUPAERO » (avec
l’aide d’adhérents du Stade Français) réunissant quelques nouveaux
condisciples HEC de Garros (lui-même de la promotion 1908) ont saisi
l’occasion du centenaire de sa sortie de l’Ecole pour célébrer sa
mémoire par de nombreuses manifestations, colloque au Musée de l’Air et
de l’Espace du Bourget (qui en a décidé de donner son nom au grand
auditorium), match de rugby sur le campus de Jouy-en-Josas entre une
équipe de HEC et une équipe du Stade Français, à la Ferté-Allais où
furent présentés une Demoiselle (sur laquelle il a obtenu son Brevet
n°147), un Blériot comme celui de ses premiers records d’altitude et un
Morane H, copie de celui de la traversée de la Méditerranée, à la Mairie
du XVIème où fut rappelé que l’évadé de 1918 était le co-fondateur de
l’Union Nationale des Evadés de Guerre…
En outre, et toujours en 2008, la Base aérienne 181 "Lieutenant
Roland Garros" à Sainte-Marie de La Réunion a inauguré, lors
d’une "semaine aéronautique"
largement suivie par les enfants des écoles, une statue de son parrain
réalisée en pierre du pays par le sculpteur Marco Ah Kiem, et le collège
Roland-Garros de Nice a commémoré son souvenir tout au long d’une
semaine d’expositions et de manifestations.
Alors, on peut rêver : 2013 sera le centenaire de la première traversée
aérienne de la Méditerranée. Comment la France célèbrera-t-elle cet
événement qui marque une étape importante de l’histoire de l’aviation,
et de l’histoire tout court ?
Jean-Pierre LEFEVRE-GARROS
biographe de Roland Garros, janvier 2009.
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